Méthode

Pourquoi les PME de Martinique et de Guadeloupe peinent à recruter en informatique, et ce qu'une DSI à temps partagé change

Illustration abstraite d'un poste informatique vacant relié à deux territoires

Un poste de responsable informatique qui reste vacant huit mois en Martinique ou en Guadeloupe, je l'ai vu assez souvent pour ne plus être surpris. Ce qui me surprend encore, en revanche, c'est la réaction d'un dirigeant quand on lui demande depuis combien de temps le poste est ouvert, et à quel salaire. Il y a presque toujours un silence, puis une justification.

Le manque de candidats, lui, est bien réel : un vivier de profils informatiques expérimentés plus restreint qu'en Hexagone (la France métropolitaine), une partie des talents formés localement qui partent tenter leur carrière ailleurs, et le télétravail pour des employeurs hexagonaux ou étrangers, qui aspire une bonne partie de ce qui reste sans que ces employeurs aient à composer avec le coût de la vie insulaire. Tout ça est vrai. Ce n'est pourtant pas toute l'histoire.

L'autre partie, moins confortable à dire, c'est qu'une bonne partie des structures locales évaluent encore un poste informatique comme on le faisait il y a vingt ans : le technicien qui vient dépanner l'imprimante et réinitialiser les mots de passe, payé en conséquence, pas loin du SMIC (le salaire minimum). Ça évolue (je le vois évoluer, doucement, chez certaines entreprises qui ont compris l'enjeu), mais pas assez vite pour suivre ce qu'exige réellement un poste de responsable informatique ou de DSI. Le DSI, c'est le directeur des systèmes d'information : celui qui arbitre un budget, pilote des prestataires et porte une responsabilité qui dépasse largement le clavier et la souris.

Résultat : le budget proposé ne rencontre pas le marché. Et un dirigeant qui attend le bon profil au mauvais salaire peut attendre longtemps, pendant que les décisions techniques continuent à se prendre au fil de l'eau, sans personne pour les relier entre elles.

Ce qui se passe quand le poste ne se pourvoit pas

Le scénario se répète avec une régularité assez frappante d'une PME (petite ou moyenne entreprise) à l'autre. Le recrutement traîne bien plus longtemps que prévu : plusieurs mois, sans que ce soit exceptionnel, là où un poste équivalent en Hexagone se pourvoirait en quelques semaines. Faute de mieux, le poste finit occupé par un profil junior, parfois parce qu'aucun senior n'a candidaté à ce niveau de salaire, parfois parce que la structure n'a jamais sérieusement envisagé d'en payer un à sa vraie valeur. Et entre les deux, beaucoup se rabattent sur un prestataire distant, souvent hexagonal, compétent sur le papier mais qui ne connaît rien au tissu local, aux délais de livraison insulaires, ni à la réalité du terrain martiniquais ou guadeloupéen.

Il y a aussi une option qu'on écarte souvent sans même l'examiner sérieusement : passer par un freelance ou un consultant indépendant local, c'est-à-dire quelqu'un qui travaille à son compte et vend ses services à plusieurs entreprises. Deux raisons reviennent presque à chaque fois. D'abord le budget : un tarif à la journée impressionne davantage sur le papier qu'un salaire mensuel étalé sur douze mois, même quand le calcul global est en réalité plus favorable pour l'entreprise. Ensuite, une méfiance plus culturelle que rationnelle : l'idée qu'un indépendant ne s'investit pas vraiment, qu'il n'est pas « dans la maison », qu'il partira à la première mission plus intéressante. Sur des territoires où tout le monde se connaît, cette méfiance pèse plus lourd qu'ailleurs : un mauvais retour d'expérience avec un freelance circule vite, et suffit parfois à fermer la porte à toute la profession pour des années.

Ce qu'une DSI à temps partagé change

Une DSI à temps partagé, c'est un directeur des systèmes d'information dont le temps est partagé entre plusieurs entreprises. Elle ne résout pas la pénurie, elle change la question posée. Au lieu de chercher un profil disponible à temps plein sur un marché qui n'en a pas assez, elle met une expertise senior au service de plusieurs PME, chacune ne payant que ce qu'elle utilise réellement.

Et elle a un effet secondaire qui n'a rien d'anodin dans ce contexte : elle contourne le blocage sur le salaire. Une structure qui n'aurait jamais mis le salaire d'un DSI senior sur une fiche de paie accepte beaucoup plus facilement de payer cette même expertise au prorata de son usage, parce que le prix devient lisible face au service rendu, plutôt qu'une ligne de charges à justifier en comité de direction.

Reste la méfiance envers l'intervention externe, celle qui écarte aussi les freelances. Elle touche forcément une DSI à temps partagé, qui reste par nature une forme d'intervention extérieure. Ce qui change la donne, c'est l'engagement dans la durée : ce n'est pas une mission ponctuelle qu'on quitte à la première occasion, c'est un suivi régulier, mois après mois, sur les mêmes projets. Ça se rapproche, dans la confiance que ça construit, d'un collaborateur récurrent plus que d'un prestataire de passage.

Ce qui ne change pas

Ça ne veut pas dire qu'un consultant hexagonal qui pilote à distance, sans jamais poser le pied sur le territoire, fait l'affaire non plus. La connaissance du tissu de prestataires locaux, des délais de livraison de matériel, la capacité à se déplacer vite en cas de pépin : ce sont des conditions de réussite, pas des options. C'est une leçon tirée de missions de transformation de l'informatique de communes d'outre-mer, et elle se vérifie ici sans exception.

Pour la suite

Si vous butez sur ce recrutement depuis plusieurs mois, la vraie question n'est probablement pas où trouver le bon candidat. C'est plutôt est-ce vraiment un temps plein qu'il nous faut, ou une expertise senior, mobilisée à la bonne dose, avec quelqu'un qui connaît le terrain ?

Damien JEAN-BAPTISTE Fondateur, Thrill Strategy

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